fric, krach et gueule de bois: le roman de la crise

Publié le 11 Janvier 2011

France 2 a présenté lundi soir une intéressante émission sur la crise financière.

Daniel Cohen et Eric Orsenna étaient les principaux animateurs de l'émission, avec Pierre Arditi dans le rôle du naïf (très) éclairé. Ils ont essayé de nous expliquer la crise financière, en remontant à ses origines.

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La rupture est intervenue dans les années 80, les fameuses années Reagan et Thatcher. Années de foi dans un libéralisme tout puissant, certitude que le bien et les équilibres viennent de marchés fonctionnant sans entraves. L'ennemi, c'est l'Etat, et la réglementation qui en est la conséquence.

Avec l'apparition de la mondialisation et la fin du communisme, le capitalisme va perdre ses contre-pouvoirs et un adversaire qui lui servait de conscience. Il triomphe. La cupidité peut triompher.

La folie financière va envahir l'Occident capitaliste. Ce sont les années fric, faire du fric à tout prix, très vite, par tous moyens. Le fric, qui devient l'unique instrument de mesure de la réussite, comme le disait Tapie,  un des symboles de ces années-là. Finies les valeurs morales, celles assises sur le travail, ou sur l'utilité sociale. Ringardisées les valeurs collectives, le service public, l'intérêt général.

Avec l'arrivée des innovations technologiques, des milliards vont s'investir, la bulle internet se gonfle démesurément, donnant naissance à ce qui a été appelé pompeusement la nouvelle économie. Le nouvel eldorado.

Parallèlement, se crée au-dessus de l'activité bancaire traditionnelle, proche des gens et des réalités de terrain, une banque de marché oeuvrant derrière écran, virtuelle, basée sur des produits financiers déconnectés de toute réalité, produits concoctés par des matheux de génie enfermés dans leur monde viruel, sans contact avec aucun des acteurs des opérations sur lesquelles ils réalisent leurs montages.

La course aux profits fera que beaucoup cèderont  à la croyance en des gains rapides et faciles. Kerviel, Lehman, Madoff, nous ramèneront à la dure réalité, et les Etas devront sauver de la débâcle ces mêmes acteurs qui le décriaient tant.

La crise n'est pas finie, les PIGS (Portugal, Irlande, Grèce, Espagne) inquiètent le monde, on évoque, en  n'osant pas y croire, une faillite de la Grèce, voire du Portugal ou de l'Irlande, voire de l'Espagne, voire de la France. Regardons notre endettement extérieur ou le niveau de déficit budgétaitre, et apprécions-les par rapport aux normes, ne serait-ce que de Maastricht !

Les pratiques ont malgré tout peu changé, un peu plus de réglementation, un discours plus modeste, mais on continue à créer et vendre, y compris à des particuliers, des produits spéculatifs sur des matières premières, et même alimentaires, au grand dam des pays les plus pauvres. Les produits dits dérivés existent toujours, et redeviennent même un axe stratégique de développement pour des banques.

Nos pays riches se sont enrichis ces dernières années. Mais cet accroissement de richesse n'a profité qu'à un très petit nombre de gens, ont souligné Cohen et Orsenna. La masse a vu son pouvoir d'achat stagner, c'est notamment vrai aux EU, et c'est une cause très importante de la crise des surprimes. Cela se vérifie  dans nos  entreprises, où les augmentations collectives sont réduites au minimum, remplacées par des augmentations individuelles et sélectives qui ne font pas beaucoup mieux que maintenir le pouvoir d'achat.

Une des conséquences majeures de la financiarisation est la perte de sens. Le travail a perdu son sens. C'est un lent mouvement qui a commencé avec l'industrialisation. Le compagnon ébéniste dans son atelier, aussi dure était sa condition, trouvait un sens à son travail, que ne trouve certainement pas l'ouvrier mondialisé d'Ikéa. Dans les entreprises multi-nationales où les dirigeants sont invisibles, le profit est devenu la valeur unique. Pas l'utilité sociale, ni le goût et la reconnaissance du travail bien fait. Pas l'intérêt du travail, et encore moins du travailleur.  Est-ce normal qu'un instituteur, un chercheur, un ingénieur, gagnent une paccotille par rapport à un trader dont tout le monde reconnait que l'utilité sociale est nulle, sauf celle de créer des profits dont personne ne comprend bien l'origine ? Comparons le statut de l'instituteur  il y a 50 ans, et aujourd'hui !

La course au profit, mais pour quoi faire ? Pour asseoir la trésorerie et l' indépendance financière de l'entreprise ? pour financer ses investissements ? Ça, ce sont les motifs légitimes, ceux qu'on apprend dans les Universités. Aujourd'hui, le profit est devenu une fin en soi, non plus un moyen.  Marx jugeait condamné le capitalisme justement parce qu'il  pensait que rien n'arrêterait le capitaliste dans sa course aux profits.  Si le taux dégagé est de 10%, il faudra 11% l'année suivante, puis 12%, sans cesse. Qu'on ait à investir ou non. Pour se servir des bonus et des stocks-option confortables, pour faire monter le cours du titre en bourse, le fameux accroissement de valeur pour l'actionnaire ... et pour le détenteur de stock-option. Et s'il y en a encore trop, pour racheter ses propres actions en Bourse. Un comble.

Pour quels résultats ?

Des délocalisations à tout va, pas seulement pour sauver l'entreprise, mais pour gagner un petit peu plus d'argent. Ce que j'appelle des délocalisations de confort. Avec les conséquences que l'on sait sur l'emploi et les équilbres régionaux. La désindustrialisation, c'est la mort des régions.

Un sentiment de dévalorisation chez un nombre croissant de salariés, qui resentent un vrai mal de reconnaissance, qui ont le sentiment de n'être qu'une source de coût, alors que ce sont eux qui sont la richesse de l'entreprise.

Le sentiment de n'être plus utile. Est-ce que cela n'explique pas une bonne part du malaises des postiers, dont l'activité est en baisse et qu'on veut privatiser par ailleurs, ou des salariés de France Télécom,. Tous deux avaient un sentiment d'utilité sociale dans le service public, et ressentent l'opposé aujourd'hui. L'accroissement de valeur pour l'actionnaire, veuve de Montélimar, PDG de l'entreprise, ou organismes financiers, ne peut pas être le moteur de l'humanité, comme certains ont voulu nous le faire croire.

Eric Orsenna reste optimiste. Parce qu' ayant beaucoup voyagé, il a vu que d'autres pays s'en tirent bien alors qu'ils n'ont pas plus d'atout que nous.

Ce qui nous manque donc, c'est la confiance. Les français sont pessimistes, plus que d'autres.

J'ajouterai que ce devra être la tâche des directions d'entreprises de redonner confiance, en ne supprimant pas les emplois à la première opportunité venue, en voyant dans le salarié, plus qu'un coût, celui sans qui l'entreprise ne pourrait exister, parce que sans lui, elle n'aurait rien à vendre.

Les discours des politiques et des dirigeants des grandes entreprises, qui viennent des mêmes sérails, et dont la plupart n'ayant jamais mis la main à la pâte, ne connaissent pas les métiers qu'ils sont censés gouverner, sont culpabilisant plus que dynamisant. Ils sont aussi donneurs des leçons qu'ils ne s' appliquent  pas à eux-mêmes.

La révolution doit être culturelle. Après des années d'exploitation de la classe ouvrière, sont venues après la guerre les années d'un pouvoir syndical fort. Le rapport de force s'est inversé à partir des années 80, sous les effets de la montée du chômage, de la mondialisation et de l'exacerbation de la concurrence, de la mort du système alternatif, que pouvait représenter le communisme, de l' esprit de revanche aussi de la part de certains.

La troisième voie chère à de Gaulle reste à  trouver. Pour redonner une âme aux (grandes) entreprises, en quelque sorte remettre l'homme au coeur du dispositif. Dur défi !  

Rédigé par jdio

Publié dans #humeurs

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