des entreprises prospères dans un environnement morose

Publié le 23 Mai 2011

Alors que les économies végètent, que la croissance est plutôt plate, que les perspectives sont médiocres, les résultats des grandes sociétés cotées continuent leur ascension.

On vit en France, comme dans l'ensemble des économies occidentales, une situation très paradoxale.

C'est par milliards de dollars que les entreprises annoncent triomphalement leurs résultats, alors que les chiffres macro-économiques sont médiocres et les perspectives indécises.

Au bénéfice de qui ?

Pas des économies des pays. Elles végètent avec des taux de croissance très faibles, et un endettement qui fait craindre le défaut de paiement. Le dogme des théoriciens du libéralisme du XIXème siècle selon lequel l'intérêt général est la somme des intérêts particuliers ne se confirme pas.

Pas de l'emploi non plus. Les demandeurs d'emploi se chiffrent à plus de 4 millions en France, chiffre colossal qui débouchera inévitablement un jour sur une explosion sociale. 3% de la population au chômage était le seuil d'alerte fixé par les planificateurs français au début des années 70 ! (la réalité était à 1,5%). On est à plus de 10% en France actuellement,  à 21% en Espagne (45% chez les jeunes) !! Des manifestations monstres ont lieu en Espagne pour protester contre cette situation catastrophique.

manif-en-espagne-copie-1.jpgManifestation à la Puerta del Sol à Madrid

Pas des salariés. 90% d'entre eux ont un pouvoir d'achat au mieux maintenu.

Mais des actionnaires, avec des dividendes qui explosent, et certaines valeurs qui affichent une rentabilité de 10% environ.

Mais d'une minorité de salariés, grands dirigeants, cadres de la branche banque d'investissement des grandes banques, administrateurs. Tout ce petit monde s'auto-attribue des millions d'euros de stock-options, actions gratuites et autres bonus. 800 millions d'euros de bonus dans une grande banque française, dix fois plus que participation et intéressement réunis, le quart des bénéfices de la banque.

Pas des clients. Les gains de productivité sont rarement répercutés sur les prix de vente, et les investissements de production pour augmenter las capacités de production ou l'amélioration de la qualité sont réduits au minimum. Quelques exemples :

- Les lignes ADSL sont saturées et le haut débit n'en a que le nom. Un plan haut débit comme celui lancé pour le téléphone par Giscard dans les années 60 serait nécessaire pour mettre la France au niveau des grands pays.

- On parle de la 4G pour les mobiles, mais on a été incapable ni de mettre en place la 3G sur tout le territoire, ni d'assurer le débit correspondant. L'Etat va récolter 2,5 milliards d'euros pour vendre les licences 4G qui promettent des débits faramineux, mais si les opérateurs rechignent à faire les investissements nécessaires dans les réseaux, la 4G restera aussi virtuelle que la 3G.

- Les plates-formes téléphoniques mises en place pour nous dépanner sont trop souvent inopérantes, faute de personnel adaquat, et avoir un technicien, un vrai, en ligne, tient lieu du rêve ... cauchemardesque.

- Les transports se dégradent à vitesse V, au point qu'un TGV à l'heure se remarque, et que la SNCF, signe de son impuissance, parle de mettrre en place des horaires variables pour ses trains !! Ne parlons pas des liaisons de banlieue, qui exigent de rajouter une demie-heure de marge si on veut être certain de ne pas arriver en retard à un rendez-vous.

- Dans les banques, l' innovation la plus grande a été de facturer des opérations que les clients font dorénavant eux-mêmes par la banque à distance. 

- Dans les produits à haute technologie, la France et l'Europe sont de moins en moins présentes, et délèguent aux pays émergeants la fabrication, l'ingéniérie, la recherche. Aucune grande innovation de ces dernières années ne vient de l'Europe.

L'accroissement de valeur pour l'actionnaire est devenu l'obsession des grandes entreprises.

Autrement dit, l'augmentation du cours de l'action en Bourse. C'est la dictature des marchés, à laquelle se plient d'autant plus volontiers les directions de ces entreprises qu'elles sont elles-mêmes actionnaires au travers des stock-options et actions gratuites. C'est l'effet pervers d'un mécanisme qui était censé favoriser une plus grande implication des dirigeants dans les entreprises et créer un lien plus fort entre leurs rémunérations et les résultats.

Aujourd'hui, le regard des directions est par trop fixé sur l'échéance de la prochaine publication ... trimestrielle des résultats.  Pour plaire au marché, il faut des résultats rapides et forts.

Le moyen? Des investissements de productivité, permettant de faire plus avec moins, et offrant un retour sur investissement bien plus rapide que des investissements de développement.

Les délocalisations sont un moyen, caché, pour parvenir à cette fin. Parce qu'elles sont supposées entraîner des économies de fonctionnement, aussi  parce qu'elles s'accompagnent souvent d'un "dégraissage" au moment où on les fait, et qu'elles créent ensuite une pression sur les salaires par le chantage qu'elles permettent.

Le résultat ?

Au niveau macro-économique : chômage, pouvoir d'achat au mieux stable, innovation en panne, et au total croissance en berne. Cela veut dire impôts en diminution, déficits budgétaires, endettement. Et on a la situation de l'Irlande et de la Grèce, mais aussi du Portugal, de l'Espagne, et maintenant de la Belgique et de l'Italie. Les suivants ? La France. Car si on appliquait aux États les ratios de gestion financière appliqués aux entreprises, la plus grande partie des Etats européens ne trouveraient plus personne pour leur faire confiance. Ce serait le dépôt de bilan. J'y reviendrai à propos du livre publié par Jacques Attali en Mai 2010 "Tous ruinés dans dix ans".

Au niveau micro-économique : offre décalée par rapport à la concurrence, et disparition à terme des entreprises.

Le marché et le culte du résultat à court terme, voire à très court terme, prévalent trop souvent sur l'offre et la satisfaction du client dans les priorités de l'entreprise. Or sur la durée, celui qui a raison, et duquel dépendra la survie de l'entreprise, c'est bien le client. Toutes les entreprises qui n'ont pas su, pu, voulu, faire évoluer leur offre en l'adaptant à un marché toujours en mouvement sont condamnées à disparaître.

Le profit est une nécessité pour l'entreprise. Mais pas le profit pour le profit.

Si le profit se crée par un accroissement des inégalités au détriment du plus grand nombre, on met en danger, d'abord la cohésion sociale, ensuite la croissance économique, la consommation des plus riches en 4x4 allemands ou vacances à l'étranger n'étant pas la plus favorable à la croissance du pays.

S'il est utilisé en distribution à l'actionnaire, il limitera les investissements nécessaires à assurer la pérennité de l'entreprise, ou en majorera le coût s'il faut recourir à l'emprunt.

C'est un équilibre délicat à trouver. Depuis les années 80, le plateau de la balance penche du côté de l'actionnaire, qui était par trop ignoré dans les périodes précédentes.

Mondialisation, libéralisation, stock-options, inconscience ou impuissance des pouvoirs publics, se mêlent pour transformer l'entreprise en machine à profit au bénéfice de quelques uns, et surtout pas des salariés qui créent la valeur.

C'est mauvais pour la croissance, humainement regrettable, et socialement explosif.

Rédigé par jdio

Publié dans #humeurs

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