les délocalisations : une corde pour se pendre

Publié le 10 Mai 2011

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Le journaliste Eric Laurent a écrit "Le scandale des délocalisations" (éd. Plon).

Les délocalisations sont un phénomène ni inéluctable ni anodin. En délocalisant comme elles l'ont fait, les entreprises ont transféré leur savoir-faire à la Chine et à l'Inde. Car non contentes d'avoir transféré tout ou partie de la production, au risque d'en perdre la maîtrise, elles ont transféré les technologies et la recherche. Elles programment ainsi leur suicide, acceptant de se laisser piller pour le plus grand profit des champions indiens et chinois.


 

 

L'absence de droits sociaux et le non respect des droits de l'homme attirent les entreprises.

Pour Eric Laurent, "il n'existe pas dans toute l'histoire économique mondiale d'exemples d'une telle démarche : des chefs d'entreprises commencent par tuer l'emploi chez eux pour le transférer dans un pays dont ils apprécient les faibles niveaux de salaires et l'absence de droits sociaux". L'absence de droits de l'homme, aussi, dont le non respect séduit, curieusement, ces mêmes chefs d'entreprises. Il faut dire que le monde des affaires a toujours été attiré par les régimes totalitaires, ils partagent une même vision du monde : autoritaire, hiérarchique, pyramidale.

La mondialisation actuelle n'est pas le libre-échange qui a permis l'essor de l'occident aux 19ème et 20ème siècles. A cette époque, on commerce avec nos colonies, dans un processus gagnant-perdant, où on pille les pays de leurs matières premières, en leur vendant un peu de nos productions industrielles.

Au début des années 80, les entreprises visent à accroître leurs bénéfices en en délocalisant leurs productions "dans le plus grand atelier du monde", pays sans droits sociaux, sans respect des droits de l'homme.

Dans les années 90, cet atelier se transforme en espoir du plus grand marché du monde. La contrepartie sera de concéder l'accès au progrès et à sa maîtrise, permettant de transformer ces ateliers en usines capables de créer les produits.

La domination du monde par l'occident est une parenthèse qui se ferme.

Le résultat ? Une balance commerciale de la Chine incroyablement positive, des réserves monétaires qui approchent les 6000 milliards de dollars !!! A rapprocher des déficits abyssaux des EU, de ceux plus modestes des meilleurs européens. Les civilisations les plus évoluées ont toujours été à l'Est : Mésopotamie, Inde, Chine. En transférant notre savoir faire et la maîtrise des technologies, on accélère notre déclin, comme l'écrivait en 2003 le magazine American Business : "La mondialisation expédie les emplois à l'étranger. Ceci inclut le design des puces, la recherche de base et même l'analyse financière. L'Amérique peut-elle perdre ses emplois et continuer de prospérer ?"

L'illustration en est le déclin d'IBM. Il n'y a pas si longtemps, IBM incarnait l'informatique et la suprématie américaine. La firme possédait les produits, les brevets, les chercheurs, les fonds, les idées. Pour se battre dans un milieu qui était devenu concurrentiel, IBM prit la décision symbolique de vendre au chinois LENOVO sa division de PC. Ces PC qui étaient déjà en grande partie produits en Chine. En contrepartie, IBM annonça qu'il allait se spécialiser dans les activités de recherche développement et de consulting. Aujourd'hui, LENOVO est bénéficiaire sur le produit du PC, dont il détient 10% du marché mondial ! Sur la recherche développement, IBM a accru ses effectifs ... indiens de 6000 personnes, et intégre dans son offre de consulting le conseil en ... délocalisations ! Il ne reste plus rien de la grandeur passée d'IBM. Mais IBM aura transféré à la Chine et à l'Inde une grande partie de son savoir.

Le silence des responsables malgré les lourdes conséquences

Étrangement, peu de voix s'élèvent pour dénoncer le péril, et tenter de trouver des solutions. Alors même que les délocalisations ont détruit des régions, des pans entiers de l'emploi, dans l'industrie et les services, dans les métiers peu qualifiés d'abord, et qualifiés aujourd'hui, et encore plus demain. Le prix Nobel d'économie américain, Joseph Stiglitz précise: "jouer à l'autruche ... et prétendre que tout le monde bénéficiera de la mondialisation est folie. Le problème avec la mondialisation aujourd'hui vient précisément que peu en bénéficieront en Occident, alors que la majorité en souffrira."

Les délocalisations amènent le chômage d'abord, le transfert du savoir faire ensuite, la maîtrise des technologies enfin. Les gains à court terme qu'elles procurent, et même pas toujours, ne seront rien par rapport aux dégâts que vont faire les nouveaux compétiteurs qu'elles auront générés..

Les délocalisations bafouent la valeur travail, créant chez les salariés un doute sur leur utilité, puisqu'ils sont remplaçables par n'importe qui, n'importe où, à des prix dérisoires. Alors que le besoin est celui de la reconnaissance, les délocalisations génèrent angoisse et culpabilité.

Elles tuent la culture d'entreprise, créant la rupture entre les dirigeants et les salariés, niant la solidarité pourtant nécessaire à la bonne marche de l'entreprise.

Elles sont utilisées pour faire pression à la baisse, au mieux à la stabilité, des salaires, et surtout des bas salaires, tuant le pouvoir d'achat des consommateurs, avec in fine un ralentissement de la croissance. C'est d'autant plus dommageable que le marché domestique stagnant est le marché de base de l'entreprise, celui où elle développe son activité principale, et généralement la plus rentable.

Enfin, elles tuent l'innovation, en créant l'illusion que le prix est le facteur déterminant d'achat, ce qui est loin d'être vrai.  

Les responsables politiques n'ont rien vu venir. Il faut dire que les entreprises sont peu disertes sur le sujet, et les chiffres distillés au compte-gouttes, et dans la plus grande discrétion. Délocaliser n'est pas bon pour l'image! 

Mais aucune structure n'a jamais été créée non plus pour tenter de chiffrer l'ampleur du drame et ses conséquences. Parce que les chefs d'entreprises ont réussi à les convaincre que sans délocalisation, leurs entreprises disparaîtraient. De même la Bourse adore les annonces de délocalisation, comme si en se séparant de ses travailleurs, une entreprise gagnait en efficacité et en puissance ! La délocalisation veut dire pour la Bourse économie de frais de personnel, surtout qu'elle s'accompagne généralement d'un "dégraissage" d'effectifs, qui fait miroiter une augmentation du taux de profit, et donc du dividende et du cours de l'action. A court terme.

Ainsi, face à la lâcheté ou l'inconscience des politiques, au matraquage du secteur des affaires, la voix des perdants ne parvient jamais à se faire entendre. 

La mort de la classe moyenne

Les délocalisations ont entraîné chômage et stagnation, voire baisse, du pouvoir d'achat de la classe moyenne. En Europe et aux EU, la classe moyenne meurt pour permettre l'éclosion de celle de l'Inde et de la Chine.

Car elles sont utilisées aussi comme une menace pour faire baisser les salaires, en tous cas pour les augmenter le plus faiblement possible. Fernand Braudel soulignait que la dynamique du capitalisme reposait sur la confiance des acteurs. Celle-ci s'émousse en occident, où les politiques, toujours, et les directions d'entreprises, de plus en plus souvent, n'inspirent plus confiance. Le pouvoir politique ne protège plus les citoyens face à un secteur économique qui désormais ne crée plus ni emplois ni richesses, mais les détruit.

Les gagnants des délocalisations 

Ils sont peu nombreux dans les pays qui délocalisent : les dirigeants des entreprises, leurs actionnaires, et les firmes de consulting qu'ils emploient. Ces dernières ont su faire croire que toute critique de la mondialisation et des délocalisations relevait d'une pensée archaïque et d'un manque de foi dans la toute puissance du marché. Ce qui bien sûr est faux, puique la prospérité des années 50 et 60 se faisait sans mondialisation et sans délocalisation, avec des taux de chômage de l'ordre de 2¨%, loin des 10 ou 15% enregistrés aujourd'hui en Europe.

Les vrais gagnants sont les pays qui en bénéficient. L'Inde et la Chine en premier lieu. La Chine, deuxième puissance économique et industrielle aujourd'hui, première autour de 2025. La Chine, qui dispose de 6000 milliards de dollars de devises étrangères, et qui pourrait faire trembler le monde si elle s'avisait de céder ses dollars pour une autre monnaie.

La revanche de la Chine

Extraordinaire revanche pour ce pays qui a toujours figuré parmi les plus évolués du monde, et qui a été traité avec un  incommensurable mépris par les européens dans les trois siècles passés.

Le hors-série Histoire de la revue "Capital" est consacré aux grands empires économiques. Ceux de l'Est prédominent, car la domination de l'Occident n'a jamais été qu'une courte parenthèse.

Le dernier article porte sur la Chine. Il commence par cette phrase : "atelier du monde, usine du monde, banquier du monde, bientôt maître du monde. Où s'arrêtera la Chine?"

banques-mondiales.JPGLa Chine est aujourd'hui la deuxième puissance économique mondiale, derrière les EU. D'atelier du monde, elle est passée à usine du monde en acquérant le savoir-faire que lui ont transmis les entreprises délocalisantes. Banquier du monde en accumulant les milliards de dollars de réserves, qui vont servir à sauver la Grèce et le Portugal. Avec sans doute une monnaie d'échange. L'UE est désormais l'obligée de la Chine. Quatre banques chinoises figurent dans les cinq plus grandes banques mondiales (voir article de La Tribune et tableau ci-contre).

La Chine est détentrice aujourd'hui des plus hautes technologies. Le TGV chinois dessert les 1060 km qui séparent Guangzhou et Wuhan à la vitesse de 353 km/h. Une rame expérimentale a battu le record de vitesse commerciale : 486km/h. La Chine a lancé fin 2010 son septième satellite, a construit le plus grand radiotélescope sphérique du monde, et l'ordinateur le plus puissant, capable d'effectuer 2,6 milliards de calculs par seconde. Elle dispose d'entreprises exportatrices sur des marchés d'avenir : Lenovo (ordinateurs), Huawei (télécoms), Baosteel (aciers spéciaux), Chinalco (aluminium) ou Shangai Electric (énergie). Son industrie automobile est sur le point de lancer des gammes de véhicules électriques et hybrides, et va envahir le monde dans les cinq années qui viennent, comme le Japon l'avait fait dans les années 60 et 70. La Chine construit dorénavant ses avions, et met au point un C919 de 250 places qui va concurrencer les avions de Boeing et Airbus.

Les exportations chinoises ont progressé de 20% par an durant la dernière décennie, avec une part des produits technologiques en croissance continue. Le quart des exportations mondiales d'équipements de télécommunications (de l'iphone aux centraux téléphoniques en passant par les réseaux Internet) est désormais étiqueté "made in China".

La Chine multiplie aussi les investissements financiers en dehors de ses frontières. En Asie bien sûr, son territoire naturel, en occident aussi. Les investissements directs ont représenté 60 milliards de dollars en 2010.

Les sinologues se plaisent à rappeler qu'"empire du milieu" ne veut pas dire ventre mou, mais centre du monde, voire phare de la civilisation.

capital-histoire.jpgLe sujet n'est pas d'empêcher cette évolution. Il est de permettre qu'elle se fasse sans entraîner notre mort.

En fournissant à la Chine capitaux, savoir-faire et technologies, l'Occident lui a permis de faire en quelques années ce qu'il avait fait en quelques décennies. Parce qu'il ne s'est pas donné le temps, il s'est interdit  la possibilité de s' adapter. Les perspectives de gains à court terme et les égoïsmes de chacun ont prévalu, le libre-échange a été érigé en dogme générateur de progrès pour tous, même face au protectionisme des pays (allez créer ou racheter une banque en Chine ou en Inde !).  L'Occident a offert à la Chine et à l'Inde les cordes pour qu'ils le pendent.

Rédigé par jdio

Publié dans #humeurs

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