les banques sont-elles condamnées?

Publié le 12 Septembre 2011

banques-logos-copie-2.jpg

En 1978, le rapport Nora-Minc évoquait la situation des  banques en la comparant à celle de la sidérurgie. "La banque, sidérurgie de demain" avait fait sensation.

Les choses ne se sont pas passées comme cela.

Bien au contraire, la banque a connu depuis le milieu des années 80 une expansion sans précédent. Elle est devenue le chouchou des marchés, affichant des augmentations de bénéfices plus fortes d'année en année, faisant exploser les cours, enrichissant les actionnaires et le top management, et dans une mesure moindre, les employés via l'actionnariat salarié.

rapport-nora.jpgPourtant les risques relevés par le susdit rapport étaient bien réels, et restent aujourd'hui encore partiellement d'actualité :

- marché saturé (bancarisation de la population à hauteur de 90%), et contraint (encadrement du crédit, supprimé dans les années 80)

- marché surbancarisé, caractérisé par un trop grand nombre de banques à réseaux et une course folle à l'ouverture de guichets

- insuffisance de fonds propres, vraie notamment pour les banques qui à l'époque étaient nationalisées (SG, BNP, CL)

- accroissement du coût des ressources, la part des dépôts à vue tendant inexorablement à se réduire au profit des dépôts rémunérés

- des dizaines de milliers d'emplois menacés par l'arrivée de l'informatique (on parlait à l'époque de télématique)

- concurrence croissante et bien armée, avec notamment l'arrivée de banques étrangères en France.

Que s'est-il passé ?

Ce que n'avait pas prévu le rapport Nora/Minc, c'est le bouleversement du paysage bancaire du début des années 80 :  déréglementaion (fin de l'encdrement du crédit, fin du contrôle des changes ...), libéralisation (suppression de taux réglementés, des prêts aidés et des taux bonifiés ...), mondialisation. Comme la plupart du temps, les experts ne savent prévoir que "toutes choses égales par ailleurs".

Une large porte s'est ouverte aux banques pour le développement des activités existantes, et la création d'activités nouvelles.

Si le constat général du rapport Nora/Minc sur la banque qu'on appelle aujourd'hui de détail était juste - marché saturé, concurrence forte, coûts de production élevés - la libéralisation et la déréglementation ont permis de trouver des secteurs alternatifs de développement : crédits immobiliers, crédits à la consommation, assurance-vie, puis assurance IARD. Parallèlement, la banque a facturé massivement le prix de ses services, en même temps que l'introduction généralisée de l'informatique en diminuait le coût.

La concurrence étrangère tant redoutée n'est pas venue. Et quand elle est venue - City, Caïxa, Midland, Barclays, Egg - elle est vite repartie. Faire de la banque de détail hors de son pays natif est une chose difficile. Internet ouvrira demain peut-être la porte à une vraie concurrence des banques étrangères, même si les banques en place ont  anticipé.

Au total, la banque de détail a connu des années fastes.

goldman.jpgMais si la banque ne s'est pas transformée en sidérurgie, c'est aussi que l'activité bancaire s'est profondément modifiée. A l'activité traditionnelle de banque de détail, s'est ajoutée la banque dite d'investissement (je préfère le terme banque de marché). Toute une activité de marché sur taux d'intérêt, valeurs mobilières, devises, matières premières, qui existait mais de façon marginale et au service exclusif des clients, a explosé et s'est mondialisée, pour devenir une activité à part entière, souvent exercée pour compte propre de la banque, et non plus seulement des clients. Financements de projets, opérations sur le capital des entreprises (LBO par exemple), conseils en fusions-acquisitions, se sont ajoutés, pour faire de la banque d'investissement le secteur phare de la banque.

Moins gourmande en capitaux propres que la banque de détail, considérée longtemps comme moins risqué, parce que portant sur le conseil ou des montages trop complexes pour en déceler le risque, la banque d'investissement a fourni à la banque le relai de croissance qui a masqué la relative stagnation de la banque traditionnelle. Elle a par là-même occulté les menaces, pourtant bien réelles, soulevées par le rapport Nora/Minc.

Et aujourd'hui ?

mardoff.jpgL'affaire Kerviel, la faillite de Lehman, la crise des surprimes, l'affaire Madoff (photo ci-contre), les manoeuvres peu "compliant" de Goldman Sachs, ont tué la crédibilté des banques vis à vis du marché.

Alors que la banque d'investissement était présumée rentable et sans risque, on la découvre brutalement porter des risques inouis, mal appréhendés, et de surcroît contagieux.

Si le marché a réagi si fort à l'affaire Kerviel, c'est parce que la SG avait la meilleure réputation qui soit sur le plan de la gestion de ses risques, tant de crédit qu'opérationnels.

Plus globalement, qu'un jeune trader de seconde zone ait pu jongler avec des dizaines de milliards d'euros sans que personne ne réagisse, a fait s'interroger le marché sur la réalité de l'activité de banque d'investissement, sur la capacité des banques à en cerner les véritables riques, et au bout du compte, l'a fait douter de la véracité des comptes.

Le risque pays va-t-il couler les banques?

risque-pays.jpgAlors que les banques n'ont pas toutes tiré la leçon de 2008, et qu'on voit depuis plusieurs mois nombre d'entre elles revenir à leurs amours passées (les bonus des traders ont retrouvé leurs niveaux d'antan), survient le surendettement des Etats et la menace de faillite de la Grèce. Et avec elle, des milliards d'euros de provisions et de pertes. Et bien plus, si d'autres Etats devaient suivre.

On peut accuser les banques de légèreté dans la crise des surprimes. Il est impardonnable d'acheter des prêts immobiliers consentis sur des critères qu'on s'interdit sur son marché domestique.

On ne peut pas reprocher aux banques d'avoir prêté à la Grèce, c'est à dire à l'Etat, aux banques, aux entreprises. Comme on ne pourra leur reprocher d'être créancier de l'Italie, l'Espagne ou Portugal.

Il reste que cette crise, faisant suite à la précédente à peine terminée, tombe au pire moment, celui où le marché brûle ce qu'il a immodérement adoré, parce que la perte de confiance du marché dans les banques est à son maximum. Le marché n'a jamais tort, il anticipe, grossit, dramatise, accélère et accentue les crises. Mais a le plus souvent fondamentalement raison.

Le cours d'une banque comme la SG a été divisé par dix par rapport à son maximum. Il est ramené à son niveau d'il y a 20 ans, effaçant d'un trait deux décennies de croissance.

Si la faillite devait s'étendre à d'autres Etats européens que la Grèce, il n'y aura pas d'autre solution que le recours à la nationalisation, au moins partielle et temporaire. Laisser tomber une grande banque induirait de trop lourdes conséquences économiques et sociales.

Si la crise se limite à la Grèce, le secteur se remettra, et devra réfléchir, plus profondément qu'il l'a fait, à son évolution. Il aura dû résoudre auparavant la question des liquidités. Comme tout agent économique, la banque a des décalages de trésorerie, qu'elle finance par recours au marché. En temps de crise comme celle-ci, personne ne prête plus à personne. 

La banque universelle à la française a-t-elle un avenir ?

Erigé en modèle, il est dorénavant sujet à interrogation.

banque-universelle.jpgLes anglais ont reporté à 2019 la réforme du secteur bancaire visant à séparer les deux activités de banque d'investissement et de détail. Est-ce un report aux calendes grecques ? Si l'idée paraît séduisante à bien des points de vue, on peut aussi se demander si la banque de détail a un avenir en tant qu'activité isolée. Le constat du rapport Nora/Minc conserve une part de son actualité. La banque de détail trouve vite ses limites sur des marchés domestiques en croissance molle et surbancarisés. Les synergies avec les filiales étrangères ne sont pas encore démontrées. Trois des cinq plus grandes banques mondiales sont chinoises, dopées par un immense marché domestique.

La course aux résultats, qui marque le monde depuis les années 80, et que les banques se sont largement approprié,  a sa part de responsabilité dans la crise actuelle. Toujours plus de profits conduit à élargir le périmètre des avtivités à des opérations moins maîtrisées, à être moins regardant sur le risque, à orienter ses activités vers celles dégageant les résultats les plus élevés et les plus rapides, au risque de mécontenter les clients, et d'ouvrir des brêches à de nouveaux concurrents. Elle a aussi habitué le marché à des taux de profit irréels et sans fondement économique.

La course à la taille, "big is beautiful" , avec l'affirmation qu'il n'y a point de salut en dehors du Top 10 mondial, est aussi porteur de risques. Les acquisitions hasardeuses coûtent cher, en argent, énergie et motivation des équipes. Il n'aura fallu que quelques années pour que la Bank of America vienne à bout de son rêve chinois, et vende pour huit milliards de dollars sa part dans China Construction Bank.

De chouchou des marchés, les banques sont devenues le repoussoir, qui cumule tous les risques. Durablement.

Le secteur ne pourra pas éluder une profonde réflexion stratégique, pas plus qu' il ne pourra éviter un réaménagement du paysage, incluant des regroupements.

Rédigé par jdio

Publié dans #notre temps

Repost 0
Commenter cet article