courtisanerie et esprit de cour

Publié le 19 Janvier 2011

La cour de Versailles - chimères et vanité

courtisan.jpgTraumatisé par la Fronde, qui l'obligera à fuir Paris, Louis XIV n'aura de cesse de dompter la noblesse, en la rendant dépendante de son bon vouloir, et en la maintenant toujours sous sa surveillance. Ce sera le but de Versailles.

C'est ainsi que l'élite de la société que représentait la noblesse se transformera en courtisans, qui obéiront au doigt et à l'oeil. Ils dépenseront leur énergie à guetter les occasions de se mettre en avant auprès du roi, pour en obtenir les faveurs. La cour de Versailles a poussé jusqu'à la caricature la courtisanerie, et c'est une chose incroyable de penser à la bassesse de comportement a laquelle ont été capables de se plier des hommes, qui représentaient les plus grandes familles du royaume, et qui, pour certains, étaient capables des plus grands exploits et du plus grand courage.

Ainsi, on intriguait pour obtenir le privilège rare de voir Sa Majesté sur sa chaise percée. A 13h, il fallait assister, debout, au "petit couvert" du roi (notre déjeuner actuel). Après avoir assisté pareillement au "grand couvert", on se disputait le privilège d'assister à la dernière cérémonie de la journée, le "coucher" du roi, en se disputant l'ultime faveur de tenir le bougeoir !

L'étiquette de la Cour avivait les jalousies et les rivalités, piquait l'amour-propre des exclus. On se surveillait, on s'épiait. Cette pusillanimité des grands permettait au roi de contrôler les uns, de manipuler les autres. Honneurs, charges, colifichets, tout était bon pour s'attirer la reconnaissance des courtisans. Louis avait coutume de se rendre dans son château de Marly, plus intime que Versailles, où douze pavillons étaient prévus pour les invités. Coucher à Marly était la faveur suprême. L'avant-veille du départ, les courtisans imploraient le roi : " Sire !  Marly ! "  On les entend !

Ainsi Louis XIV est-il parvenu à domestiquer la noblesse, avec des chimères disait Saint-Simon.

Sa victoire sera cependant à courte vue. Humiliée, ayant perdu ses valeurs, la noblesse n'aura de cesse par la  suite d'intriguer contre le roi et ses gouvernements, et sera incapable de défendre la monarchie quand elle sera attaquée. Nul doute que le prix à payer pour beaucoup de ces anciens grands seigneurs aura été la perte de l'estime de soi et de l'honneur. Difficile ensuite de se battre pour un régime qui en est la cause.

 


De l'Esprit de Cour, par Dominique de Villepin

 

La cour : instrument pour parvenir, et foire aux vanités. Elle est indissociable du pouvoir, qui n'a cessé de croître, et d'élites, qui n'ont cessé de se déchirer pour le conquérir puis le conserver.


villepinDominique de Villepin fait preuve d'historien dans ce livre, même si toute arrière pensée politique n'en est pas absente.

L'idée de départ est que "l'esprit de cour est une spécificité bien française, constamment à l'oeuvre au coeur du pouvoir". Nous vivons dans un système de cour, sans qu'on le sache toujours vraiment.

La cour est indissociable du pouvoir, et si la cour a disparu en tant que telle, l'esprit de cour est toujours là.

L'esprit courtisan est absent des premières cours du Moyen-Age. Il ne prendra son essor qu'à la Renaissance. Les rapports entre le roi et ses chevaliers sont des rapports d'homme à homme, entre hommes indépendants mûs par la volonté de servir conformément à la justice et à l'honneur.

Lorsque la légitimité de la monarchie devient incontestable, le but du monarque n'est plus de faire servir, mais d'asservir. Le mouvement commence avec Philippe le Bel, et culmine bien sûr avec Louis XIV. Pour lui, il s'agit d'abaisser les grands, et en installant la cour à Versailles, il la domestique et l'enferme. La noblesse se coupe de ses racines provinciales et chevaleresques, et entame un processus de déclin irréversible. Elle se noie dans ses dissensions, et sera incapable de défendre la royauté, qu'elle aura même contribué à faire disparaître.

montesquieu.jpgL'ambition dans l'oisiveté, la bassesse dans l'orgueil, le désir de s'enrichir sans travail, l'aversion pour la vérité, la flatterie, la trahison, la perfidie, l'abandon de tous ses engagements, le mépris des devoirs du citoyen, la crainte de la vertu du Prince, l'espérance de ses faiblesses, et plus que tout cela, le ridicule perpétuel jeté sur la vertu, forment, je crois, le caractère du plus grand nombre des courtisans, marqué dans tous les lieux et dans tous les temps".

Montesquieu (1689-1755), De l'esprit des lois.

Le rôle de la cour décline après Louis XIV, Versailles ennuie et Louis XV n'est pas Louis XIV. Au 18ème siècle, la Cour n'est plus le lieu de l'actualité littéraire et artistique. Les salons la remplacent. Mais la cour reste et l'esprit de cour aussi.

Il y aura encore des cours officielles sous le premier empire, la restauration et le second empire. Avec la république, elles disparaissent en tant que telle. L'esprit de cour demeure. "Les républiques démocratiques mettent l'esprit de cour à la portée du lus grand nombre et le font pénétrer dans toutes les classes à la fois", écrit Tocqueville.

Le début du 20ème siècle voit apparaître une classe de "professionnels" de la politique entourant les puissants, occupant les cabinets des ministres, peuplant les antichambres de l'Assemblée. "Ces hommes obtiennent au prix de mille bassesses la faveur de leur ministre avant de faire leur propre carrière", écrit Villepin. Professionnalisation et précarisation du politique aggravent les phénomènes serviles autour du pouvoir. Le conseiller du Ministre est un nouveau type de serviteur de l'Etat, à la fois maître parce qu'il dirige au nom du ministre, et esclave car dépendant totalement de lui, et révocable à tout moment..

Tocqueville.jpg"Le peuple ne pénétrera jamais dans le labyrinthe obscur de l'esprit de cour; il découvrira toujours avec peine la bassesse qui se cache sous l'élégance, la recherche des goûts et la grâce du langage".

Tocqueville (1805-1859)

Dans nos républiques technocratiques modernes, les élites se reconstituent en milieu fermé. "Ainsi joue-t-on à guichet fermé, dans un petit cercle restreint, où tout le monde se connaît, se côtoie, parfois depuis l'enfance, avant de se retrouver dans des lieux de sociabilité bien déterminés".

Les dernières pages sont consacrées à Sarkozy. Avec lui, "pour la première fois le pouvoir se confond avec la cour. Mieux, le pouvoir se fait cour. Il n'est pas tant le monarque offert aux regards que le premier des courtisans qui s'épuise dans l'art de séduire l'opinion, qu'il a érigée en nouveau souverain au lieu et place du peuple".

L'esprit de cour est inhérent à l'exercice du pouvoir. Il est en chacun de nous. Le courtisan moderne n'est pas fondamentalement différent de celui de Louis XIV, sauf qu'il n'est pas identifié en tant que tel. Il reste toujours celui qui est mû par son intérêt et prêt à tout pour le faire prévaloir.

Il crée un sentiment de coupure entre le peuple et les élites. "Dans les nominations d'état, le mérite s'estompe devant la faveur, nourrissant un large sentiment d'exclusion et d'injustice".

Au total, un livre fort intéressant et remarquablement écrit.

Il n'est pas sûr cependant que si l'auteur accédait au pouvoir,  l'esprit de cour dominerait moins la scène. Serait-il un des rares hommes d'Etat qui selon lui ont été des figures de proue à même de dominer la cour et d'imposer un grand dessein ?

Rédigé par jdio

Publié dans #humeurs

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